Revenir en Argentine (suite sans fin)

Ecrit par wejna le mars 7th , 2011

Je revins en Argentine pour ne pas rester sur une photo arrêtée, ne pas me contenter d’une carte postale, une réalité partielle. Il fallait mettre un mouvement à mes souvenirs figés.

J’avais aussi envie de « m’intégrer ». Deux heures de cours par semaine d’espagnol depuis deux mois, des films en VO et des exercices de grammaire en continu sur internet m’ont rendu cette langue un peu plus familière. J’avais envie de me plonger dans une autre culture jusqu’à l’écœurement : boire du rouge avec l’eau gazeuse (sic!), écouter jusqu’à 5h du matin du folklore à la guitare, toujours la même chacarera (rythme traditionnel), se faire expliquer cent fois la différence entre une samba et une cueca, attendre, attendre encore, craindre la police, apprendre la grammaire español et le lunfardo (argot argentin), etc. Pour avoir une chance de comprendre, il faut oublier ses réflexes et savoir lâcher prise, écouter, jusqu’à pénétrer les histoires intimes. Grâce à Karina et Martin, j’ai rencontré encore une fois des hommes et des femmes incroyables et encore une fois en fus émue.

Nos souvenirs de voyage, durs comme des pierres ?

Nos souvenirs de voyage, durs comme des pierres ?

Mes amis ont changé d’appartement et de tentes de camping. Martin a perdu vingt kilos et a les cheveux longs. Il joue de la basse dans un groupe à la mode. Le pays a pris une inflation monstrueuse (20% en 2010). La vieille dame qui faisait les tortas (gâteaux maison sur mesure) a trouvé un autre job plus rémunérateur. Les expressions à la mode ont changé. Tout a changé. Je pensais retourner dans une cabane cachée au fond d’une forêt de souvenirs. Après les voyages, nous nous accrochons à des vestiges : ah, cette plage de Thaïland, ah ce petit café sur la cinquième avenue…qui probablement n’existent plus. Les endroits visités ne sont pas des livres qu’on peut retourner consulter. Tout se poursuit en parallèle, n’en déplaise à ma nostalgie.

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Des reines et de l’exil

Ecrit par wejna le mars 7th , 2011

Nous sommes cinq femmes autour d’une table, il fait nuit, nous avons bien dîné.

- Mirina, il ne te reste pas une bouteille de ce blanc frais quelque part ?

Jane est fille d’immigrant juif polonais. Elle est la première génération de la famille à être née sur le sol argentin. Ses copines la charrie un peu parce qu’elle demande à danser sur des rythmes arabes plutôt que sur une samba qu’elle ne trouve pas assez entraînante. Elle a été fille au pair en Israël pendant un temps et connait quelques mots d’hébreu. Elle a vécu à Buenos Aires mais élève aujourd’hui sa fille seule à Córdoba. Elle a le verbe précis et cinglant. Elle utilise beaucoup le subjonctif et son humour à la Maïtena est dévastateur.

- Moi j’aime les chemises de nuit en satin, j’en ai acheté une dernièrement, qu’est-ce qu’elle m’a couté cher !

Tamara est anglaise. Elle s’énamoura d’un Portugais contestataire qui la laissa veuve après la Révolution des Oeillets. Elle se retrouva en Suède sur un motif qui m’est obscur. Elle y trouva un mari argentin et le suivit sur ses terres. Vingt cinq ans plus tard et maintenant mère célibataire, elle chante du jazz en anglais, lit des livres en anglais, joue à être pudique, fait des salades de poulet au curry divines, dit qu’elle aime l’air de la campagne et qu’un jour elle rentrera en Angleterre. Tamix, comme l’appellent ses amis, me fait penser à Brigitte Bardot, avec ses longs cheveux souples qu’elle attache en chignon lâche. Elle porte de petites lunettes comme celles de John Lenon.

- Je te dis une chose : les meilleurs soutiens-gorge à notre âge, ce sont les Triumph, ça remonte tu peux me croire !

Mirina a du sang noble espagnol dans les veines. Et un frère qui s’est fait abattre pendant la dictature argentine parce qu’il avait élevé la voix. Elle a du fuir. En Suède, elle eu un mari et un fils. Elle y apprit l’architecture et revint en Argentine spécialiste de l’aménagement des petits espaces et du design nordique. Elle gère une agence, décore, achète, vend de l’immobilier et surfe sur les crises économiques. Je ne sais plus son âge tellement il est improbable quand on la voit partir dans les canyons crapahuter en maillot de bain et revenir trois heures après éreintée et heureuse.

- Martin, joue-nous “Recuerdos de Ypacarai” ! J’aime cette chanson. Quand j’étais en exil, tu sais que je la chantais à tue-tête toute seule sur ma bicyclette.
- Quelle chanson triste ! Mais tu étais en plein love boat à l’époque, tu n’étais pas seule, pourquoi tu chantais ça ?
- La nostalgie du pays était plus forte…

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Fábrica de fallas

Ecrit par wejna le mars 7th , 2011

« Chaque coeur est une cellule révolutionnaire », une habitante de La Vecinda

Près de la station Acoyte à Buenos Aires, je frappai à la porte d’une vieille maison. Une rumeur de rires et de tambours s’en échappait. On m’avait parlé de cet endroit, La Vecinda : une maison ouverte d’une dizaine d’habitants plus ou moins permanents, une résidence artistique underground, des rencontres nocturnes. L’esprit ? fábrica de fallas, une fabrique de bugs : ces petits insectes internes qui nous font douter de notre pré-programmation pour nous faire prendre d’autres chemins en nous ouvrant à d’autres systèmes.

Une jeune femme ouvre enfin. Elle porte un pantalon large style indien, bleu indigo, un T-shirt blanc déchiré aux manches, une tresse. A l’intérieur, cinq hommes tapent des peaux dans le patio pendant que les filles dansent. On applaudit, on achète des bières en cuisine, on fait tourner un puro, l’air est encore chaud. Le thème ce soir tourne autour du condombe, ce tambour à l’âme afro-uruguayenne. Des musiciens se prêtent au jeu d’un bœuf entre deux documentaires projetés.

Deux jours plus tard, je repasse à la maison dans l’après-midi. C’est plus calme. Kari, qui m’accueillit la première fois, me raconte qu’elle est arrivée ici pour faire des études puis qu’elle est restée. Elle n’a aucune envie de retourner en Inde, va peu dans d’autres quartiers de Buenos Aires. Elle prétend que la maison est un voyage en soi, de tous les jours, une source d’apprentissage à travers les gens qui y passent, des mélanges de cultures. Elle m’explique que le lieu est idéal pour créer, expérimenter dans toutes les disciplines et s’ouvrir aux autres. Derrière elle, le mur du patio est entièrement tagué, une immense fresque éclatante de couleurs. Gabriel lui aussi est un habitué du lieu. Il n’y habite pas, y passe seulement. Il connait tout sur tout, des maths à la géographie. Un Japonais rentre sous les bromas (plaisanteries) de ses compagnons : “Ça y est, la planète est au complet !”. Aux fourneaux, une jeune femme prépare des salades pour ceux qui sont là et des plats à vendre le soir pour récolter des fonds. On m’offre une cigarette et fumant je les observe. Ils sont jeunes. Ils sont vivants, échoués ici, sur cet espace de liberté. Soñar, luchar, agradecer…Rêver, lutter, remercier…

Caro est excellente cuisinière mais aussi « directrice artistique » de la radio libre La Tribu. Car La Vecinda au commencement abritait un projet de radio alternative. Expérimenter le son, parler de liberté d’expression sont au programme. Là-dessus, aussi, nous devrions avoir quelques ponts à bâtir ensemble…

El rincón parlante - le coin qui parle ou 7 secondes pour s’exprimer :

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