Kalimera Cyprus

Ecrit par wejna le mai 19th , 2010

Je pars pour Chypre, une semaine. Originalités de ce voyage : je pars avec ma mère et via un circuit guidé mêlant trekking et visites culturelles. Le concept d’itinérance organisée est nouveau pour moi. Il présente l’avantage de ne pas trop réfléchir, tout juste suivre un planning donné. Je m’en remets à d’autres, qui ont réfléchi à ma place à « ce qu’il faux voir absolument » et où dormir.

Me voici donc arrivée à Chypre, sans même savoir où situer l’île sur une carte et emportant pour tout bagage culturel un résumé du voyagiste et le fantasme du lieu. Je l’imagine « méditerranéen », chargé d’histoire byzantine, religieux, à la fois rural et fastueux.

Comment donc vous raconter ce voyage si peu informée ? Quelle légitimité, quel intérêt auront mes écrits ? Je lisais récemment « Prises de vue » aux Ed. Les Fondeurs de briques. Les articles du reporter Egon Erwin Kish, réalisés dans les années 20 sont déconcertants de modernité, drôles, factuels, captivants. C’est la Neue Sachlichkeit (Nouvelle Objectivité), un mouvement intellectuel né en Allemagne et qui tend, après l’effusion sentimentale des expressionnistes, de revenir au réel et au quotidien. J’essaierai donc d’adopter cette contrainte, utiliser des saynètes pour dire le réel sans fard, sans jugement. J’espère qu’elles suffiront à vous faire voyager avec moi.

* = champs requis

Poster un commentaire








Nutrisco & extinguo

Ecrit par wejna le avril 30th , 2010

« Je m’en nourris et je l’éteins », devise de François 1er.

Me voici faire du tourisme à une heure de chez moi au Château de Chambord et de rester intriguée par ce roi là, une brute épaisse cultivée, un mégalo passionné, un fou inspiré, incroyablement moderne.

Fou d’architecture
1515 ? Marignan ! François 1er, fraîchement roi de France, remporte bataille, à 21 ans. A 25 ans, il lui prend l’envie de construire son propre château, QG pour réunir « sa petite bande » (amis proches, grands hommes, maîtresses). Il connaît bien la Sologne, aime la chasse, et se passionne pour l’architecture. Les plans de Chambord sont tracés. Mais le lieu est un marécage. Pas de problème : les premières fondations se font sur pilotis. La pierre de tuffeau qu’il choisit se trouve plus au sud. On peut l’acheminer par la Loire mais qui est à 5 kilomètres. Qu’à cela ne tienne : on construit le port de Saint Dye et on achemine les pierres petit à petit. Chambord se construit, sur un parc de 5440 hectares. Le bâtiment n’offrira pas moins de 426 pièces. Il est grandiose, synthèse surprenante entre l’héritage du passé et l’architecture novatrice de la Renaissance italienne. Pourtant, il ne sera quasiment jamais habité. La zone est infestée de moustiques l’été et l’édifice inchauffable l’hiver…

Le cercle vertueux des grands hommes
On ne sait pas vraiment à qui attribuer cette merveille d’architecture. Il n’est pas exclu que ce soit François 1er lui-même qui ait tracé les premiers plans, bien entouré : Dominique de Cortone, architecte de la Renaissance, Coqueau et Neveu aussi artisans de Chenonceau, Trinqueau le maçon fidèle et Leonardo Da Vinci qui finit sa vie dans la région.
François a reçu de sa mère une éducation « humaniste », à l’italienne. La France sort du Moyen Age, il est déjà tout empreint des délicatesses de la Renaissance. On imagine ces hommes là, entre deux parties de chasse, rêver d’architecture, noircir des plans comme un essai, avec toutes les démesures qu’autorise leur génie.
Si Chambord est si intemporel, c’est qu’il continue d’intriguer. Sa circulation et la distribution des pièces est complexe. Les voutes à caissons (aplaties) défient les lois de la physique. En son centre, trône majestueux au milieu de quatre vestibules, l’escalier à vis à double révolution : deux personnes empruntant chacune une volée d’escalier peuvent s’apercevoir par les ouvertures mais ne se rencontrent jamais…

La nomadisme et l’esprit communautaire
Si vous aimez le beau mobilier et les tapisseries précieuses, passez votre chemin. Il n’y a à voir à Chambord que de la pierre. Et pour cause, il ne sera quasiment jamais habité. François 1er n’y séjourne officiellement que 72 jours en 32 ans de règne. Il s’y déplace, emmenant une cinquantaine de copains-copines (40 appartements dans le château) et leurs serviteurs, ne reste jamais plus de 3 jours. C’est un nomade. On emmène chaises et tables pliantes, coffres à roulettes. Les cuisiniers installent des tentes aux extérieurs, et cohabitent avec les ouvriers du château.
Au 16e siècle, on vit rarement seul. Le roi est toujours entouré, invite à partager sa couche, on s’y entasse tête bêche, on se distrait avec des dizaines de convives dans une même pièce. Les pièces n’ont pas de rôle attribué, on mange et on boit un peu partout. Les cabinets de toilettes, le dressing, petites pièces qui se ferment, peuvent parfois abriter des conversations relativement privées.

Absolutiste
Fou, François 1er ? Mégalomane sans aucun doute. Il prend son droit divin au pied de la lettre et fait tout pour qu’on le confonde avec Dieu. Il met son appartement au plus près de la chapelle, remplace tout symbole divin dans son oratoire (lieu de culte) et sur les voutes par ses propres emblèmes. De nombreux détails du château sont des références directes à la Jérusalem Céleste (lieu où les fils et filles de Dieu vivront leur éternité selon l’Apocalypse de St Jean).
Il mesure entre 1,90m et 2m. C’est un chevalier, il combat avec ses pairs sur le terrain. Il est instruit et il aime plaire.
La salamandre est son emblème. La légende dit qu’elle résiste au feu : « Je me nourris du bon feu et j’éteins le mauvais ». Avoir le pouvoir sur le feu, donc sur les hommes et le monde, être garant du bien et du mal, voici résumée toute la démesure d’un personnage.

…que reste-t-il de François 1er ?
Le gentil guide qui entraîne notre groupe à travers les vieilles pierres du château mais aussi à travers l’histoire de François 1er est lui aussi un passionné, un anti-conformiste : « bien-sûr qu’on ne dormait pas assis dans les lits au 16e, c’est une connerie, ce sont les peintres qui les présentent assis ! », « ça fait trois ans que je fais des recherches sur Chambord et on a pas réussi à tout décrypté du bâtiment ». Il est temps pour nous de partir, un peu avant l’heure, et nous manquons la fin de son explication : pourquoi François 1er a-t-il construit Chambord ?

Je pars donc avec cette intrigue sur les bras et toute empreinte d’un homme follement passionné. Je pense à Van Gogh, Che Gevara, et d’autres figures encore dont on ne pourra jamais trancher s’ils étaient géniaux ou simplement fêlés. Faut-il être prétentieux et absolutiste pour être grand ? Jusqu’où peut-on s’affranchir des normes et des convenances pour innover ? Sur quel terrain faut-il pousser pour rendre ses rêves possibles ? Pourquoi sommes-nous toujours autant fascinés par nos prédécesseurs ?

Sur le chemin du retour, je m’interroge également, comme Luc Moullet dans son documentaire «Une terre de la folie », comment cette région des châteaux et des grands hommes influence les habitants d’aujourd’hui. S’ils ont bercé mon enfance, qu’est-ce que j’en ai-je retenu ? Quelle trace est-ce que je garde de l’histoire du Val de Loire ? Est-ce ça les “racines” ?

* = champs requis

Poster un commentaire








Monte Carlo et la Carte Or

Ecrit par wejna le février 16th , 2010

Vie quotidienne au port. Des yachts en provenance d’Afrique du Sud et des Iles Caïmans, gros comme 10 maisons Bouygues se font lustrer par une armée d’employés asiatiques. Premier jour des soldes : des pépettes russes et italiennes en manteau de fourrure font la queue devant les vitrines de Gucci et Valentino. Pendant ce temps là, les hommes se rendent au Casino de Paris. Devant, c’est un ballet de Lotus, Porsche, Lexus, Maserati, Rolls (la tendance est au noir mat…). Les clients privilégiés sont accueillis par le voiturier en chef qui fera garer la voiture en face de l’entrée principale. A une table, deux petites frappes en Bombers s’initient à la roulette. Du blanchiment d’argent vite fait bien fait ? Un peu plus loin une famille italienne aligne l’équivalent d’un mois de salaire en billets de 50€. Le croupier les engloutit un a un toutes les 10min. Un peu plus loin, au black jack, un homme joue pour 5 en misant 1000€ par tour (200€ minimum de mise à cette table). Il perd 5000€ en 1/4 d’heure. Les croupiers restent impassibles sous l’œil des inspecteurs de jeu et des caméras.

Vie quotidienne au Monte Carlo Bay. C’est un des palaces de la Société des Bains de Mer. Ici pas d’authentique patrimoine, pas de demeure de charme version Grandes Etapes Françaises, c’est ambiance nouveau riche avec design contemporain et haute technologie. Louer une chambre donne droit à la Carte Or, un multipass pour accéder au Casino (of course) mais aussi la piscine, la salle de sport, etc. J’observe la clientèle. A la piscine, le dress code veut qu’on choisisse son maillot de bain comme une robe de soirée. On y descend en peignoir et en Rolex avec des magazines people. Les hommes et les enfants s’éclatent dans l’eau, les femmes restent sur les transats n’osant dévoiler leur corps imparfait, téléphonent à leurs copines et jouent avec leur iphone. Dans le jacuzzi, un gaillard moche et poilu est entouré d’une brune et d’une blonde, toutes les deux jeunes et les seins hauts. Il semble qu’ici tout s’achète et que tout peut s’acheter. On se fait plaisir en achetant. On achète pour faire plaisir à l’autre. On achète l’autre pour se faire plaisir. On garde une moue boudeuse comme attitude désinvolte et branchée.

Casino de Paris - Monte Carlo

Ces plaisirs chers et hédonistes sont-ils indécents ? Comment est gagné cet argent ? comment y’en a-t-il autant ? Dois-je m’offusquer de voir les billets tomber dans une table de poker plutôt qu’à financer des puits au Mali ? Je ressens de la fascination et de l’impuissance mais je n’arrive pas à ressentir du mépris. Le monde est un puzzle où la plupart des pièces sont sellées par le ciment des intérêts économiques. L’argent lie et délie les gens, influence le pouvoir, le trop d’argent ou le manque d’argent. Les idéologies sont-elles à ranger au musée ?

Pour connaître le monde, ne faut-il pas en approcher toutes les facettes ? J’aime que les écrivains-voyageurs soient des témoins de tous les mondes : le manque d’eau dans les campagnes marocaines, les mariages arrangés en Corée, comprendre que le vendeur de billets de bus de Nazca n’ira sûrement jamais voir le Machu Pichu quand le client du Casino de Paris y arrive en hélico. Pour l’aimer ce monde, ne faut-il pas en apprécier toutes les saveurs même les plus amères, le voir comme un inventaire à la Prévert : « [...] Avec les épouvantables malheurs du monde qui sont légion, avec leurs légionnaires, avec leurs tortionnaires, avec les maîtres de ce monde, [...] avec les saisons, avec les années, avec les jolies filles et les vieux cons [...] » (extrait de Pater Noster)

Soleil levant depuis le Monte Carlo Bay

1 Commentaires ↓

  1. mar
    2
    9:42
    Yves

    J’aime cette escapade à contre-courant des déserts, des dénuements, de la pauvreté érigés comme norme dans la sphère routarde. Il flotte dans ton récit comme une saine transgression des codes du voyage, la bousculade des frontières du touristiquement correct. Voir avant de juger, comprendre que le monde est un tout pas seulement ce qu’on veut en voir en vacances, qu’il faut composer avec, accepter un peu de l’inacceptable pour mieux s’en défaire… cette lucidité me semble une condition essentielle au réenchantement du monde dont il semble que nous ayons grand besoin.
    “Avec toutes les merveilles du monde
    Qui sont là
    Simplement sur la terre
    Offertes à tout le monde
    Éparpillées
    Émerveillées elles-mêmes d’être de telles merveilles
    Et qui n’osent se l’avouer”
    Jacques Prévert, ibid.

* = champs requis

Poster un commentaire