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L’homme du grenier

Dimanche, septembre 19th, 2010

Sofia. Immeuble d’Elena, dernier étage. Une porte de fer avec un verrou attaché à rien.
“- Avec mes collocs, on s’était amusé à explorer ce grenier. On a trouvé de vieilles lettres écrites à la plume et des cartes postales de Russie. Je ne sais pas dans quel état est le grenier depuis l’incendie dans l’immeuble.
- Que disaient les lettres que tu as trouvées ?
- On ne les a jamais comprises, c’était du vieux Bulgare, des phrases romantiques cliché mais décousues, et qui mises bout à bout n’avaient aucun sens.”

Au n° 13. Oui, c’est bien là, le quartier a changé mais je me souviens du hall d’entrée. Je me souviens avoir choisi cet appartement justement pour sa cage d’escalier qui avait de petites fenêtres, de telle sorte que je réussissais à me faufiler tout en haut la nuit sans avoir à allumer. La lune ou les lumières de la ville suffisaient.
Il faut dire aussi que la tenancière n’était pas bavarde. C’est pour ça que j’ai pu rester un petit moment ici, au grenier du 13. Nous étions six à nous partager l’espace sous le toit, chacun derrière une porte épaisse, à peine 9m² et un vasistas, pas d’eau, de la pierre et de la terre. Nous rendions quelques services à Mme Emilia en échange d’un endroit pour dormir. Je ne savais rien de mes voisins et ils ne me demandaient rien non plus. C’était la planque parfaite.

Tiens, la serrure est toujours facile à ouvrir. Je monte. Comme avant, j’enlève mes chaussures pour ne faire aucun bruit sur le carrelage. Les huit étages me laissent le souffle court. Et dire que dans le temps je mettais moins de trois minutes pour atteindre la porte du grenier. Comme avant, le gros verrou est toujours là mais détaché. Nous avions un code. Attaché, la milice rodait et il fallait se faire discret ou changer de piaule pour la nuit. Détaché, la voie était libre.

Ça sent la poussière ici. Je me rappelle cette odeur de terre et des fines particules que je regardais flotter dans le rayon de lumière de ma lucarne. C’était petit, j’arrivais à peine à me mettre debout sous la pente du toit mais j’aimais cette lumière qui me réchauffait l’hiver. Je me recroquevillais juste en dessous et j’écoutais le voisin du fonds qui apprenait l’allemand avec un disque. Un jour il a disparu. A-t-il pu l’atteindre l’Allemagne ? Certains soirs de semaines, celui d’à côté revenait avec une pépette saoulée à la rakia. On entendait leur voix et leurs rires. Le parquet grinçait un moment puis ils se taisaient.

Rien n’a bougé, ni les dossiers bien classés, ni ce manteau que je n’avais pas eu le temps de prendre dans ma fuite, ni ces béquilles que je gardais en cas de mauvaise blessure ou pour aider un déguisement. Les lettres ont un peu jauni mais elles sont encore lisibles. Le livre de statistique est toujours là lui aussi et sa couverture double est intacte. Je passe mes doigts à l’intérieur et même fripée ma peau peut sentir le petit bout de papier plié en quatre que je conservais là, une table de codes. Qu’est-ce que j’ai pu en écrire des lettres d’amour ! La Rose on m’appelait dans le milieu ! Je rigole en repensant aux heures froides, cigarette sur cigarette, où je me devais d’imaginer des tournures assez naïves pour passer les frontières. C’est en écoutant le don juan d’à côté que j’avais eu l’idée. Personne ne se méfie du bonheur d’un amoureux. Au milieu du courrier, je remets la main sur deux ou trois cartes postales de Russie que je n’avais pu me résoudre à jeter malgré le règlement. “Rien de personnel au milieu des documents”, ils disaient. C’était une grande souffrance : la solitude, la peur, les horreurs. Ces petites cartes du pays me faisaient tenir.

Et cette boîte à gâteaux, à quoi elle me servait déjà ? Je n’arrive plus à m’en souvenir. La rouille a fini par gagner. Le temps finit toujours par gagner. Tous ces secrets, les plans, les combinaisons, les cibles, ne valent plus un clou. Les frontières ont explosé, les pays se sont recomposés, c’est l’argent aujourd’hui qui dirige le monde, plus les idées. Il faut pourtant bien que je détruise tout ça, “effacer ses traces” comme ils disaient encore. Le kérosène que je gardais dans cette bouteille de Pepsi n’a pas pris une ride lui. Il va servir finalement. J’arrose tout et un peu aussi les chambres d’à côté qui ont été depuis longtemps désertées. Une allumette publicitaire jetée là-dedans suffit à tout embraser. Et la page est tournée.

1 Commentaires ↓

  1. mar
    7
    5:46
    Eléna

    Chère Aurélie,
    Je découvre avec plaisir ton très beau texte. Merci d’avoir fait parler ces objets, je suis contente que cette rencontre entre toi et eux ait eu lieu. Bravo !

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De l’égalité des chances

Dimanche, septembre 19th, 2010

“Sur toutes les plages du monde, sur toutes les plages ‘y a des mômes, qui font signe aux bateaux…” Téléphone

Mihaela est bulgare. Elle est présentatrice sur le Balkan Youth Festival. Tout la semaine, elle entre en scène, se met sous la lumière, joue un rôle, celui de l’hôtesse bienveillante. Actrice, c’est ce qu’elle est, ce qu’elle voudrait être et faire. Elle a créé un spectacle avec quelques amis artistes, une performance de rue. Pas de projet pour demain. Elle est belle fille, du charisme, un petit air d’Isabelle Adjani. Loin du système français des intermittents du spectacle, quel avenir pour Mihaela en Bulgarie ? Pourtant c’est ici qu’elle veut vivre, qu’elle veut jouer. Elle est d’ici, c’est ici qu’elle veut exister.

photo DR Mihaela Mihailova

Lors de ces réunions de groupe du matin, en cercle, il est évoqué l’idée de jouer une chanson symbole de lutte contre la pauvreté le dernier jour du festival. L’un de nous pose alors cette question pertinente : qu’entend-on par pauvreté, a-t-elle le même sens en Hongrie, en Turquie, en Bulgarie ? Un Français évoque la pauvreté à côté de chez soi et l’indifférence envers son prochain. Une espagnol évoque les inégalités Nord-Sud. Un Roumain parlera lui de pauvreté des opportunités. Pour les artistes, peu de place face aux blockbusters en place, peu d’occasions, peu de contacts, pas d’argent et une mobilité limitée, des très riches qui deviennent de plus en plus riches et les autres qui s’appauvrissent, des traditions et des pressions familiales difficiles à gérer. Les envies d’un côté. Le manque d’opportunités de l’autre. Et une balance qui a du mal à s’équilibrer.

photo : Ben Melrose

Stanoela est chanteuse. La journée, le casque sur les oreilles, elle répète sans relâche sa chanson du soir, travaille sa voix. La nuit tombée, bien après le spectacle, quand les groupes font la fête à l’étage supérieur, le hall vide devient sa scène, les lumières du dehors sont des petites flammes de briquet d’un public conquis. Elle refait un pas, répète son entrée, la façon dont elle va saluer. Elle a la voix claire et puissante, aime les chanteuses romantiques et généreuses en vocalises :“Mon rêve serait de devenir Mariah Carey ou Lara Fabian. Ici le marché de la musique est fermé. Sorti de la chalga, point de salut.” Les USA la font rêver mais comment obtenir un droit de séjour, comment survivre, où trouver des contacts ?

Je fais défiler mes photos prises dans la journée. Les regards sont remplis de rêves de musique, de photos, de films. Dans 10 ans, je retomberai peut-être sur ces images avec l’angoisse de cette question : que sont-ils devenus ?
Ce soir encore j’entends la voix de ma voisine de chambre et j’espère m’en souvenir, j’espère qu’elle ne s’éteigne pas.

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Fabrique de bombes

Dimanche, septembre 19th, 2010

“Regardez-moi bien dans les yeux…j’ai dit les yeux !”

On dit des femmes de l’Est qu’elles sont belles : des jambes interminables, la taille fine, le corps mince, la peau blanche, le regard bleu et les cheveux de jais ou de blé. Je le confirme.
On dit des femmes de l’Est qu’elles sont chaudes et excessives. Gare aux généralités. Mais quand même. Je dois admettre que c’est l’impression qui domine. Nettement.
Passer du communisme à l’ultra-libéralisme a ouvert les vannes du luxe et de la luxure. Moi, fille de l’Ouest qui ne connait pas la censure, j’en prends un coup. Oui, voilà je l’avoue, je suis choquée !

La télévision délivre en boucle des clips ou les blondes / brunes (pas d’entre-deux, qui fantasmerait sur un châtain ?!) se trémoussent plus qu’elles ne chantent, sont mises en scène dans des scénarios frôlant le sm ou la prostitution. La chalga (pop techno aux rythmes des Balkans revisités) a un succès fou. Ses détracteurs en disent que c’est une musique de merde avec des putes, financée par la mafia. Shakira, le hip hop noir américain ? Des enfants de choeur ! Ce ne sont que des images, des fantasmes me direz-vous encore. Et bien pas que.

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Dans la rue, les jeunes femmes sont juchées sur talons de 15cm, le jean moulant, le cheveux peroxydé, gaufré, choucrouté, la bouche et les ongles peints de rouge ou de fuchsia, le corps découvert du dessous des seins aux os des hanches. Sex-appeal il y a.
Mieux. Sur une scène de fête de village, de jeunes ados (12, 14 ans au plus) reproduisent de façon très appliquée les chorégraphies des clips. Je me demande un instant si c’est de la pure imitation gestuelle ou si elles s’exécutent en conscience. Comprennent-elles les paroles en anglais : “Take me on the floor” ou “I like the way you move your lips, I like the way you shake your ass”. Je remarque d’ailleurs un trouble certain chez mes compatriotes masculins qui m’accompagnent.

Dans ma chambre d’hôtel, on sonne à 2h30 du matin. J’ouvre et fait face à une troupe de pré-ados à queue de cheval lisse et me dépassant de 10 cm. La paupière fardée outrageusement de vert, tombante sur un oeil gris brillant, une canette de bière (version 50cl) à la main, l’une d’elles ouvre une bouche boudeuse : “Do you have a laptop ?”.  Je réponds “Sorry, not tonight” avec un ton qui se veut ferme et outré avant de retourner à ma tisane. C’est fou ce que les temps changent.

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