Nutrisco & extinguo

Ecrit par wejna le avril 30th, 2010

« Je m’en nourris et je l’éteins », devise de François 1er.

Me voici faire du tourisme à une heure de chez moi au Château de Chambord et de rester intriguée par ce roi là, une brute épaisse cultivée, un mégalo passionné, un fou inspiré, incroyablement moderne.

Fou d’architecture
1515 ? Marignan ! François 1er, fraîchement roi de France, remporte bataille, à 21 ans. A 25 ans, il lui prend l’envie de construire son propre château, QG pour réunir « sa petite bande » (amis proches, grands hommes, maîtresses). Il connaît bien la Sologne, aime la chasse, et se passionne pour l’architecture. Les plans de Chambord sont tracés. Mais le lieu est un marécage. Pas de problème : les premières fondations se font sur pilotis. La pierre de tuffeau qu’il choisit se trouve plus au sud. On peut l’acheminer par la Loire mais qui est à 5 kilomètres. Qu’à cela ne tienne : on construit le port de Saint Dye et on achemine les pierres petit à petit. Chambord se construit, sur un parc de 5440 hectares. Le bâtiment n’offrira pas moins de 426 pièces. Il est grandiose, synthèse surprenante entre l’héritage du passé et l’architecture novatrice de la Renaissance italienne. Pourtant, il ne sera quasiment jamais habité. La zone est infestée de moustiques l’été et l’édifice inchauffable l’hiver…

Le cercle vertueux des grands hommes
On ne sait pas vraiment à qui attribuer cette merveille d’architecture. Il n’est pas exclu que ce soit François 1er lui-même qui ait tracé les premiers plans, bien entouré : Dominique de Cortone, architecte de la Renaissance, Coqueau et Neveu aussi artisans de Chenonceau, Trinqueau le maçon fidèle et Leonardo Da Vinci qui finit sa vie dans la région.
François a reçu de sa mère une éducation « humaniste », à l’italienne. La France sort du Moyen Age, il est déjà tout empreint des délicatesses de la Renaissance. On imagine ces hommes là, entre deux parties de chasse, rêver d’architecture, noircir des plans comme un essai, avec toutes les démesures qu’autorise leur génie.
Si Chambord est si intemporel, c’est qu’il continue d’intriguer. Sa circulation et la distribution des pièces est complexe. Les voutes à caissons (aplaties) défient les lois de la physique. En son centre, trône majestueux au milieu de quatre vestibules, l’escalier à vis à double révolution : deux personnes empruntant chacune une volée d’escalier peuvent s’apercevoir par les ouvertures mais ne se rencontrent jamais…

La nomadisme et l’esprit communautaire
Si vous aimez le beau mobilier et les tapisseries précieuses, passez votre chemin. Il n’y a à voir à Chambord que de la pierre. Et pour cause, il ne sera quasiment jamais habité. François 1er n’y séjourne officiellement que 72 jours en 32 ans de règne. Il s’y déplace, emmenant une cinquantaine de copains-copines (40 appartements dans le château) et leurs serviteurs, ne reste jamais plus de 3 jours. C’est un nomade. On emmène chaises et tables pliantes, coffres à roulettes. Les cuisiniers installent des tentes aux extérieurs, et cohabitent avec les ouvriers du château.
Au 16e siècle, on vit rarement seul. Le roi est toujours entouré, invite à partager sa couche, on s’y entasse tête bêche, on se distrait avec des dizaines de convives dans une même pièce. Les pièces n’ont pas de rôle attribué, on mange et on boit un peu partout. Les cabinets de toilettes, le dressing, petites pièces qui se ferment, peuvent parfois abriter des conversations relativement privées.

Absolutiste
Fou, François 1er ? Mégalomane sans aucun doute. Il prend son droit divin au pied de la lettre et fait tout pour qu’on le confonde avec Dieu. Il met son appartement au plus près de la chapelle, remplace tout symbole divin dans son oratoire (lieu de culte) et sur les voutes par ses propres emblèmes. De nombreux détails du château sont des références directes à la Jérusalem Céleste (lieu où les fils et filles de Dieu vivront leur éternité selon l’Apocalypse de St Jean).
Il mesure entre 1,90m et 2m. C’est un chevalier, il combat avec ses pairs sur le terrain. Il est instruit et il aime plaire.
La salamandre est son emblème. La légende dit qu’elle résiste au feu : « Je me nourris du bon feu et j’éteins le mauvais ». Avoir le pouvoir sur le feu, donc sur les hommes et le monde, être garant du bien et du mal, voici résumée toute la démesure d’un personnage.

…que reste-t-il de François 1er ?
Le gentil guide qui entraîne notre groupe à travers les vieilles pierres du château mais aussi à travers l’histoire de François 1er est lui aussi un passionné, un anti-conformiste : « bien-sûr qu’on ne dormait pas assis dans les lits au 16e, c’est une connerie, ce sont les peintres qui les présentent assis ! », « ça fait trois ans que je fais des recherches sur Chambord et on a pas réussi à tout décrypté du bâtiment ». Il est temps pour nous de partir, un peu avant l’heure, et nous manquons la fin de son explication : pourquoi François 1er a-t-il construit Chambord ?

Je pars donc avec cette intrigue sur les bras et toute empreinte d’un homme follement passionné. Je pense à Van Gogh, Che Gevara, et d’autres figures encore dont on ne pourra jamais trancher s’ils étaient géniaux ou simplement fêlés. Faut-il être prétentieux et absolutiste pour être grand ? Jusqu’où peut-on s’affranchir des normes et des convenances pour innover ? Sur quel terrain faut-il pousser pour rendre ses rêves possibles ? Pourquoi sommes-nous toujours autant fascinés par nos prédécesseurs ?

Sur le chemin du retour, je m’interroge également, comme Luc Moullet dans son documentaire «Une terre de la folie », comment cette région des châteaux et des grands hommes influence les habitants d’aujourd’hui. S’ils ont bercé mon enfance, qu’est-ce que j’en ai-je retenu ? Quelle trace est-ce que je garde de l’histoire du Val de Loire ? Est-ce ça les “racines” ?

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