Bleu des mers du Sud

Ecrit par wejna le décembre 21st , 2009

- As-tu fait une lettre au Père Noël ?
- C’est quoi une lettre ? »
Tristan, mon filleul de 4 ans, 29 nov. 2009

Le courrier, paraît-il, est ringard.
La correspondance épistolaire est tout ce qui nous reste de la mystique du voyage et des premiers écrivains voyageurs. Chaque enveloppe parcourt des milliers de kilomètres, traverse des océans, rencontre une foule d’employés.  Envoyer des nouvelles, attendre et recevoir des nouvelles. Écrire pour raconter. Lire pour connaître et comprendre. Écrire et lire pour se rapprocher.

Le mail est froid et sans saveur. J’aime le touché du papier, la couleur des encres, les traces d’un stylo trop appuyé, les pannes de Bic, les mots au crayon de bois gommés et réécrits, etc. Si le chate donne la magie de la communication immédiate d’un bout à l’autre du monde, il tue l’imaginaire. Il ne laisse aucune place à l’interprétation, il est scientifique et précis. Il est instantané. Cliquer sur la croix du carré rouge efface tout de suite deux heures d’échanges intensifs. Une lettre est une œuvre consciemment construite. Elle se savoure, se relit à répétition. La découvrir est long, on s’installe.

S’il fait beau, j’ouvrirai les portes de la véranda et je fumerai des Fine120 de Virginie au soleil, les yeux tournés vers l’ouest. S’il fait froid, je fermerai la porte du bureau, je me recroquevillerai sur la banquette au milieu des coussins comme les courtisanes dans leur boudoir. Il y a dans la correspondance un romantisme désuet et une indécence délicate. C’est un clin d’œil aux rouges à lèvres carmins, aux mises en pli, au temps où les femmes respectables écrivaient aux hommes respectables : « Henry, qui d’autre que vous lit votre courrier ? B. »

La correspondance porte des valeurs perdues que je chéris : la patience, la tempérance, la parcimonie, la confiance en l’autre. Dans « je t’écris cette lettre », il y a « je te confie ces mots, j’ai confiance dans ta capacité à les apprécier, à les garder ».

Les premiers grands reporters envoyaient ainsi leurs missives relatant les nouvelles du front, des rapports sur des situations sociales et politiques. On les publiait dans les journaux. “Porter la plume dans la plaie” disait Albert Londres. La correspondance est un genre qui sied aussi à l’errance : les lettres d’Arthur Rimbaud parlent avec romantisme d’exil ; Les lettres d’un voyageur de Georges Sand sont une sorte d’essai sur le paysage ; William Burroughs raconte sa solitude et son goût des expériences extrêmes dans Lettres de Tanger à Allen Ginsberg.

Il n’est de plus beau voyage que celui qui se raconte. Il n’est de plus beau voyage que celui qui s’imagine.

2 Commentaires ↓

  1. déc
    22
    11:10
    xebeche

    C’est vrai que j’ai touché mon écran, il n’a pas la rugosité ni l’odeur du papier ;)
    La tentation de l’immédiateté et de l’audience rend la situation ironique : le plébiscite de la correspondance particulière, du lien sur un support électronique, impersonnel, sans texture et immédiat.
    Mais l’équivalent par courrier n’existe même pas.
    Gageons que l’imaginaire est à moitié dans les mots écrits et à moitié dans la tête de celui qui lit; Quand on s’adresse à plusieurs personnes, on perd notamment le contrôle du ressentit à la réception, c’est la frustration de l’écrivain. Pas forcément celle du lecteur.
    Au contraire, il choisit d’aller lire ou pas là ou son seul choix était de répondre ou pas. Il y gagne le contrôle que le rédacteur (expéditeur) lui a cédé. Mais les mots peuvent lui parlé tout autant, la magie opère toujours à qui lui est sensible.
    D’ailleurs tout a changé, le voyage à changé lui même encore plus radicalement que la correspondance de voyage. Je crois que Rimbaud regrettait que la marine à voile ait été supplantée après plus de 20 siècles de règne par la marine à vapeur pour les même raisons. S’il ne l’a pas fait, je le fais pour lui. D’ailleurs je ne regrette pas tant la disparition que de ne pas l’avoir suffisamment connu pour vraiment pouvoir la regretter. C’est un fantasme, un fantôme …

  2. déc
    27
    6:51
    Josse del passo

    Oui, mais combien on souffre d’attendre un courrier qui ne vient pas ?
    Combien on rage de savoir que la lettre est dans le bureau de poste, mais qu’il vient de fermer le vendredi à 16h30…?

    Et peut être , combien on pleure devant une lettre retrouvée datant d’un instant que l’on ne revivra jamais…?

    Combien de preuves intimes de douleurs que l’on voudrait oublier ?

    Les paroles s’envolent, seul l’écrit reste.C’est peut être ça mon problème LOL

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L’arrière saison

Ecrit par wejna le septembre 29th , 2009

Fin Septembre, Bretagne. A vélo : Rennes - Dinan - Dinard - St Malo - St Cast-le-guildo - Erquy - Lamballe

Un bruit de perceuse sur celui des oiseaux. J’ouvre la tente. Le soleil se lève à peine. Un pépé à casquette de marin déambulle dans l’allée en se préparant une roulée. “C’est un beau temps pour septembre, idéal pour le vélo, lance-t-il. Je suis le propriétaire du camping. On a jamais vu une arrière saison comme ça !”.

L’arrière saison. Quelques bungalows sont encore occupés. La vie y est décelable la nuit, grâce aux lumières et aux rires qui s’en échappent. Un bloc sanitaire sur deux n’est plus en service. La raclette à eau a été laissée là, comme trop fatiguée des jours de lavage effectués. Les pelouses sont élimées, marquées des traces de tentes. L’eau de la piscine stagne, un ballon traîne à côté d’un transat déserté. A l’accueil, les prospectus d’animations de juillet août sont encore dans les présentoirs. Une ambiance de fin de vacances plane sur les campings, un temps en suspens, comme des bagages que l’on tarde à ranger.

St Malo, début de saison (juin 2009)

Sur le front de mer, la nostalgie reprend sa place. Les maisons de famille ont les volets clos, le barbecue a été rangé sous le haut vent. Il y a bien quelques crêperies d’où s’échappent des effluves de beurre chaud. Le silence n’est même plus troublé par le cri des mouettes. Elles se sont lassées de courir après les restes de sandwich. Regroupées sur un gros rocher, elles préfèrent maintenant contempler l’horizon, sans bruit.

La saison est passée. C’est l’heure des travaux d’aménagement et des comptes pour les commerçants. Est-ce que l’année a été bonne ? Est-ce qu’on pourra partir à St Bart cette année ou refaire le papier peint de cette salle si vilaine ?

Le touriste d’arrière saison a le sentiment d’arriver trop tard à une fête ou de s’être trompé d’adresse. Il arrive après la fin de la pièce, au moment où les régisseurs rangent les instruments et les accessoires. Il est témoin d’une scène qui se met en sommeil, tout doucement, jusqu’au printemps prochain.

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